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Le charisme est-il mesurable ? Ce que la science révèle sur ceux qui captivent les autres

Le charisme est-il mesurable ? Ce que la science révèle sur ceux qui captivent les autres

Le charisme, on l'a ou on ne l'a pas ? En 2011, une équipe de l'Université de Lausanne a testé la question sur 34 managers, avec un vrai groupe témoin et plus de 300 évaluateurs. Résultat : le charisme perçu progresse en 3 mois, à partir de 12 comportements qu'on peut préparer avant d'entrer dans la salle.

Pourquoi croit-on que le charisme est inné ?

Il y a bien longtemps, avant de passer de l'autre côté du micro, j'ai vécu un épisode qui ne me rend pas très glorieux.

Un tour de table, en réunion managériale. Chacun présente l'avancée de son projet.

Un collègue prend la parole. La salle change de posture sans qu'il ait rien demandé. Les téléphones se reposent sur la table. Quelqu'un repose son stylo, presque religieusement.

Vient mon tour. Mon projet avance aussi bien que le sien, mes chiffres sont tout aussi solides, j'ai préparé mon point avec le même sérieux.

Et la salle retourne à ses téléphones, comme un seul homme, comme si on avait sonné la fin de la récré.

Comme tout le monde, je me suis dit : « Il a quelque chose que je n'ai pas. C'est inné. »

C'est exactement la phrase qui m'a mis, des années plus tard, sur la piste de ce métier. Et la science, depuis, m'a donné tort poliment mais fermement.

Le charisme peut-il s'enseigner ? Ce que la recherche a vraiment testé

En 2011, un chercheur en comportement organisationnel de l'Université de Lausanne, John Antonakis, publie avec Marika Fenley et Sue Liechti une étude dans la revue Academy of Management Learning & Education.

Le titre pose directement la question qu'on n'ose jamais poser à voix haute en réunion : le charisme peut-il s'enseigner ?

Leur protocole est du solide, pas une anecdote de livre de développement personnel qu'on lit dans l'avion :

  • 34 managers d'une entreprise suisse de 20 000 salariés, répartis au hasard en deux groupes.
  • Un groupe suit une formation de 5 heures, puis un entretien téléphonique individuel et un plan de développement personnel.
  • L'autre groupe ne reçoit rien, pour l'instant (les chercheurs ne sont pas des monstres, il sera formé juste après).
  • Trois mois plus tard, les deux groupes sont évalués à 360 degrés : collègues, supérieurs, subordonnés. Plus de 300 évaluateurs au total, qui ne savent même pas qui a suivi la formation.

Le charisme perçu du groupe formé passe de 2,46 à 2,99 sur une échelle de 0 à 4.

Celui du groupe témoin progresse aussi, mais nettement moins : de 2,49 à 2,88.

Soyons honnêtes sur ce chiffre, parce qu'une bonne étude s'autocritique un peu : le groupe témoin progresse lui aussi, en partie simplement parce qu'il se sent observé. Les auteurs le reconnaissent eux-mêmes. L'effet réel de la formation est donc un peu plus modeste que l'écart brut ne le laisse penser.

Mais l'écart entre les deux groupes reste statistiquement net, pas un hasard de mesure ni un effet placebo.

Ce que ça prouve, concrètement : des managers tout à fait ordinaires, sans don particulier repéré au départ (on ne leur a pas demandé de citation du dalaï-lama à l'entretien d'embauche), ont changé la façon dont leurs propres collègues les perçoivent. En trois mois. Mesuré par d'autres personnes, pas par eux-mêmes dans le miroir de la salle de bain.

Quels comportements rendent charismatique ?

Antonakis et son équipe n'ont pas travaillé sur la personnalité. Ils ont isolé 12 comportements observables, qu'ils appellent les tactiques de leadership charismatique. Neuf sont verbales, trois sont non verbales.

Aucune ne demande de changer de personnalité, ce qui m'aurait bien arrangé, à l'époque.

Les 9 tactiques verbales

  • La métaphore ou l'analogie, plutôt que le concept abstrait. Un chiffre de marge se retient mal. Une image s'ancre.
  • L'histoire ou l'anecdote vécue, qui porte le message au lieu de se contenter de l'énoncer.
  • Le contraste, qui oppose deux idées pour que la bonne se détache.
  • La règle du trois, qui regroupe l'information en trois points plutôt qu'en sept, parce que la mémoire de l'auditoire n'est pas extensible à volonté.
  • La question rhétorique, dont la réponse est déjà connue de tous, posée pour orienter vers une action plutôt que pour fermer le sujet.
  • L'expression d'une conviction morale, qui relie le propos à ce qui est juste, pas seulement à ce qui est rentable.
  • Le reflet des sentiments du groupe, nommé avant de passer à la solution.
  • L'objectif ambitieux, affiché sans fausse modestie.
  • La confiance affichée dans la réussite de cet objectif, parce qu'un but qu'on annonce en doutant n'embarque personne.

Les 3 tactiques non verbales

  • La voix pleinement utilisée : rythme, pauses, volume qui varient au lieu d'un débit monocorde de visioconférence.
  • Le visage qui parle : sourire, regard, expressions qui ne jouent pas un rôle de télévendeur, mais relâchent ce qu'on retient par réflexe de prudence professionnelle.
  • La gestuelle intentionnelle : des gestes qui aident à retenir une idée, pas des gestes parasites qu'on ne contrôle pas.

Rien d'ésotérique, et rien qui demande un don. Ce sont des choix de construction d'une prise de parole, qu'on peut préparer avant d'entrer dans la salle, exactement comme un plan ou un chiffre.

Pourquoi une formation seule ne suffit-elle pas ?

Il y a un détail de l'étude qu'on oublie trop souvent en la citant : les 5 heures de formation initiale ne sont qu'un point de départ, pas la potion magique.

Les chercheurs comptent la pratique personnelle qui suit, environ une à deux heures par semaine pendant douze semaines, pour arriver à un investissement réel d'au moins 30 heures.

C'est exactement l'écart qui sépare une formation ponctuelle d'une compétence installée, et c'est aussi ce que vingt ans de métier m'ont confirmé sur le terrain, bien avant qu'une étude suisse ne le chiffre. On peut comprendre les 12 tactiques en un après-midi, entre deux cafés. On ne les incarne qu'en les répétant, dans des conditions qui ressemblent à la réalité, avec un retour sur ce qui a fonctionné ou pas. Pas en les relisant sur un post-it collé à l'écran.

C'est précisément ce qu'on constate sur notre plateforme : 70 % de ce qu'on apprend en formation ponctuelle est oublié en 24 heures sans entraînement derrière, contre 75 % retenu quand la pratique prend le relais.

Le chiffre n'est pas spécifique au charisme, il est général à tout apprentissage comportemental. Mais il explique pourquoi un stage de communication isolé, même excellent, laisse si peu de traces trois mois plus tard dans une vraie réunion.

Que changer dès votre prochaine prise de parole ?

La prochaine fois qu'une prise de parole compte (un CODIR, une présentation client, une négociation, une annonce à l'équipe), la question n'est plus d'être du genre charismatique ou pas.

Ce n'est pas un examen.

La vraie question, plus modeste, est : laquelle de ces tactiques est prévue, et laquelle a été laissée de côté par réflexe ?

Le charisme n'est pas un trait de caractère qu'on possède ou qu'on n'a pas. C'est un ensemble de choix qu'on peut préparer, tester, rater, ajuster.

Et rater devant un collègue virtuel coûte beaucoup moins cher, et abîme beaucoup moins d'egos, que rater devant son comité de direction.

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